Pensées d’un Branleur

Se lever tous les matins pour faire la même chose que la veille. Du lundi au vendredi, attendre le samedi. Vendre une partie de son temps parce qu’on n’a aucune alternative pour subsister. Tout ça dans le but d’être le plus à l’aise possible dans les moments que la nature ne nous vole pas en demandant du sommeil ou que la société ne nous arrache pas en exigeant de la productivité.

Le travail est une souffrance pour pas mal de gens. La répétitivité, l’asservissement, ne plus être soi pour servir la machine, c’est difficile même pour ceux qui ont eu la chance de faire de longues études. Finalement, pas grand monde fait ce qui lui plait vraiment, si tant est qu’il soit possible que quelque chose plaise à quelqu’un au point de le faire 1600 heures par an dans des conditions qu’il ne maitrise pas. Si t’aimes le cinéma, il n’est pas certain que t’aimeras le métier de critique si tu dois t’envoyer tous les films qui sortent à la chaine de 8h à 17h du lundi au vendredi avec des deadlines toujours plus intenables pour écrire tes papiers (ce que ne font pas les critiques, ceci n’étant qu’un exemple).

Mais le pire, c’est que je ne comprends pas mes semblables. Je ne comprends pas des notions comme la conscience professionnelle, qui pousse quelqu’un qui se sait sous-payé dans un boulot de merde à quand même faire ce qu’on lui demande, et à le faire correctement. Je ne saisi pas comment on peut accepter de faire des taches absurdes ou de suivre des ordres débiles juste parce que c’est un chef qui l’a demandé. Je n’ai pas en moi la force de chercher à tout prix à respecter des cadences.

Et je me demande souvent si les autres ne font pas semblant. S’ils ne sont pas comme moi à toujours essayer de se soustraire ou d’en faire le moins possible mais de manière plus discrète. A moins qu’ils se contentent de respecter toute les consignes, d’essayer de juste bien faire leur travail afin d’oublier que, finalement, ils gagnent leur vie de manière absurde.

Certains privilégiés font des longues études ou sont bien nés. Ceux-là ont souvent la parole et ne comprennent pas la souffrance que représente le travail. Quand un média fait un sujet sur le travail, il interroge le chef d’entreprise. Celui qui souvent ne sait pas ce qui se passe à la base, ne se représente pas ce qu’il demande à ses employés. Lui, il joue à un jeu de gestion, une sorte de sim city en vrai, et mieux il joue, mieux vont ses affaires. Je ne doute pas que son métier soit difficile, ni même qu’il puisse lui aussi ressentir une forme de souffrance. Mais faut pas non plus déconner.

On me répond souvent que les petits patrons sont proches de leurs salariés, qu’ils savent mieux que les grands ce qui se passe à la base. Que nenni : tu ne sauras ce que ça fait de passer ses journées à décharger des palettes pour un smic que si tu passes effectivement tes journées à décharger des palettes pour un smic dans les mêmes conditions et sur une longue période. Je ne dis pas que tu ne peux pas comprendre, petit patron. Mais il y a un fossé entre comprendre la douleur et la ressentir, et t’es du bon côté de la faille.

Soyez tranquilles, les humains sont bien dressés. Certains angoissent à l’idée de disposer de temps libre, disent que s’ils ne travaillent pas, ils s’ennuient. Encore une chose que je ne comprends pas dans la mesure où ce qui m’ennuie le plus au monde, c’est le travail. Mais on leur dit qu’ils seront désocialisés, isolés, à la marge et ils pensent sans doute qu’ils finiront par demander une petite pièce à la sortie du métro.

Pourtant, j’en ai tenté des trucs. Je travaille depuis avant le bac, j’ai un bac + 3 générique qui ne me donne aucune autre compétences que de décrocher un entretien d’embauche quand il est écrit dans l’annonce « bac +3 exigé » et à 30 ans j’avais déjà signé quatre CDI dans ma carrière et exercé sept métiers différents dans onze domaines d’activité. Et mon dernier métier consiste à connaitre le monde du travail. Sans prétendre détenir la vérité absolue, je sais un peu de quoi je parle.

Et j’ai toujours vu la même chose. Une recherche effrénée et malsaine de productivité pondérée par une volonté de maintenir un certain bien être pour les salariés. Ce bien être sacrifié au fil des mois et des années grâce à des règles nouvelles qui ne sont rien prises une par une mais qui, additionnées, deviennent des furoncles purulents sur le cul des conditions de travail. Quelque soit la durée de mon passage et le moment auquel je suis passé, chacun de mes emplois était objectivement plus pénible à mon départ qu’à mon arrivée. Ici, on s’est mis à chronométrer les temps de pause, là, on a imposé une cadence de dossiers à traiter au minimum ou augmenté de manière surréaliste le chiffre d’affaires à réaliser, la bas, on a réduit le temps autorisé de traitement de demandes entre les appels, et encore plus loin, on a pas remplacé les départs augmentant automatiquement la charge de travail de ceux qui restent…

Le monde du travail est malsain parce que l’employé n’est qu’une marchandise. Des bras ou un cerveau que loue une entité pour faire du fric, et tant pis si le loué souffre. Et pourtant, j’ai très souvent l’impression que les gens sont masochistes, ne faisant rien pour alléger la souffrance ou faisant mine de ne pas la ressentir, dans l’unique but de ne pas avoir un jour à faire face au vide. A l’absence de douleur crée par le vertige du grand méchant chômage.

Je n’ai jamais été viré pour faute. J’ai pourtant passé des milliers d’heures à glander et j’ai très souvent ouvertement dit non à mes patrons. J’en ai même envoyé chier plus d’un. Oh certes, j’ai eu des contrats non renouvelés. Oui, mes méthodes sont parfois vicieuses et je n’hésite pas à faire des coups bas. Je n’ai aucun problème non plus à passer pour un nul ou un idiot. C’est ma façon de moins souffrir.

L’être humain a une manière très bizarre de réagit aux performances. Si votre enfant a 3/10 de moyenne toute l’année et qu’il vous ramène à un moment donné un 5/10, vous allez le féliciter. S’il a 9/10 de moyenne et qu’il rentre à la maison avec un 5/10, vous allez l’engueuler. Personnellement, je m’emploie à être « moyen moins » dans tous les jobs que j’occupe. Ainsi, mes insuffisances sont pardonnées parce que je suis un peu benêt et un peu mauvais et je n’ai pas beaucoup à forcer pour montrer une amélioration de la qualité de mon travail quand ça chauffe pour mes miches (ou quand je suis tout simplement regardé). Si j’étais une équipe de première division de football, je serais celle qui fini toujours entre la quatorzième et la seizième place du classement, qui vise chaque année le maintiens, dont on ne parle jamais parce qu’elle n’est jamais vraiment en danger ni dangereuse.

Si vous êtes quelqu’un possédant une grande conscience professionnelle ou que vous faites juste votre boulot correctement, essayez de considérer un instant que celui que vous trouvez débile ou incompétent est juste peut être en train de se protéger de quelque chose, et qu’il a peut-être plus conscience que vous de l’absurdité de votre travail. Pensez-y, vraiment. Est-ce que Patrick, le mec de tel service à qui vous ne pouvez rien demander parce qu’il est mauvais et que vous trouvez con, n’en a pas juste rien à branler ?

Mais pourquoi prendre la place de ceux qui ont « envie » de travailler ? Comme je le disais au début, on n’a pas vraiment le choix. Travailler est la seule façon pour la majorité des gens d’avoir de l’argent pour un toit, de la bouffe et des loisirs. Le fait même de demander aux glandeurs de laisser leur place à ceux qui ont envie de travailler laisse penser que vous avez oublié que vous travaillez avant tout pour obtenir un salaire. Vous êtes à un stade avancé d’asservissement, celui ou vous ne suivez plus les ordres parce que vous avez quelque chose en échange, mais juste parce que la société vous a dit qu’il fallait les suivre pour exister. Patrick, lui, a d’autres ambitions que de bosser, comme par exemple l’inconcevable envie d’être heureux en dehors du travail). Mais pour cela, il va lui falloir du fric. Et comme Patrick n’est pas assez bonne pour vendre son corps et qu’il tient à garder ses deux reins, il va tous les matins dans des locaux attendre d’être autorisé à partir. On peut le forcer à bosser, mais on ne peut pas le forcer à aimer ça.

Personne ne gagne sa place au paradis en répondant vite au téléphone, en ayant un taux de satisfaction client élevé, en faisant correctement la poussière de son rayon, en étant capable de décharger douze palettes en une matinée ou en ne faisant pas d’erreur dans le traitement de ses dossiers. Le paradis n’existe pas, et on gagne juste un salaire…

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